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L’écrivain qui prenait des râteaux à la pelle.

Le 10 mars 2016, 13:57 dans Livres 0

Point final. The end. Joie. Jouissance, même.

Lui, l’écrivain, il vient d’achever sa première oeuvre, il est vraiment très content de son travail. D’ailleurs, il n’est pas le seul. Sa mère aussi est contente, elle est fière même, elle savait bien que ce petit avait du talent. Et toute sa famille est contente, et tous ses potes aussi.

Voici venu le temps béni de l’envoi de son magnifique texte aux éditeurs. Évidemment, il choisit les plus beaux, les plus prestigieux, les plus difficiles à séduire aussi, bien sûr, mais avec un manuscrit de cette trempe là, faut pas déconner, ils doivent pas en voir tous les jours.

Il se frotte les mains, l’écrivain. Il sait, il le sent, ça va bouger, et vite, peut-être même que ça va se bousculer. Il rêve déjà aux dédicaces, à la queue dense, frétillante de tous ces gens piétinant des plombes pour gagner le droit à une petite signature, à un sourire fatigué éventuellement, à une photo souvenir, sait-on jamais…

Il rêve longtemps, des mois. C’est normal, ces gens là savent se faire désirer, ils minaudent mais dans le fond, ils savent bien qu’ils ne peuvent pas passer à côté de ÇA. Alors, il ne doute pas, l’écrivain. Et quand le premier courrier de refus arrive, il lève les épaules et les traite de sales cons. ils savent pas ce qu’ils perdent. Et sa mère aussi lève les épaules, le prochain sera le bon.

Le prochain n’est pas le bon non plus. Et les refus s’entassent sur le coin de son bureau Conformama. L’écrivain se tasse, se ratatine, artiste incompris, maudit presque, ils se sont passés le mot ou quoi ?

Mais jamais il ne doute, jamais. C’est sa grande force ça, bien plus en colère qu’abattu, alors il se redresse, il reprend son clavier et il vomit ses cruelles mésaventures sur Facebook, il leur taille un costard sur mesure, tiens, à ces connards ! Il va leur en faire de la pub, il va rétablir la vérité.

Allez savoir, à la limite, tout ça c’est grosses magouilles et compagnieentre potes.

Allez savoir, si ça se trouve, ils l’ont même pas lu, son texte. D’ailleurs, ça se confirme, dans les comités de lecture de ces grosses usines à merde, ils ne lisent pas.

Ah ! Elle est belle l’édition !

Et l’écrivain, plutôt que d’admettre que peut-être il n’est pas écrivain, va s’enliser dans l’aigreur, il va cracher sa bile et barboter dans sa suffisance, soutenu comme toujours par ses fidèles lecteurs.

Petite métaphore pour illustrer l’acharnement du gros lourd sans talent excessif.

Un type, ni moche ni laid, sans trop de style, se pointe dans une boite de nuit très branchée. Il fonce direct sur le carré VIP et coincé derrière le cordon rouge de sécurité, il entreprend, sûr de son charme, de monter à l’assaut de la brochette de top models sirotant du Cristal. En un coup d’oeil, le bouffon est catalogué. Pas la peine de l’étudier de près, c’est un bouffon, comme beaucoup d’autres, comme la plupart des autres. Alors, elles ignorent, parfois elles se marrent, et finalement elles lui tournent le dos.

Le type a pris un magistral râteau. Mais c’était un soir de pas de chance. Ces filles-là étaient de pauvres cruches, incapables de voir ce qu’elles avaient sous le nez, incapables de mesurer cette différence, ce naturel et cette fraicheur qu’il leur apportait sur un plateau. Pas question de changer un iota à ce qui fait son essence, sa quintessence.

L’écrivain rentre seul en shootant dans les gravillons. Dans sa tête, sous la lumière blafarde des réverbères, de très belles pensées cruelles et désabusées se bousculent. Il doit les écrire, elles sont magnifiques.

Et demain, il retournera dans le carré VIP.

 

Journée de la meuf, non merci ! 1/5

Le 8 mars 2016, 14:44 dans Livres 0

Part des flammes, part des femmes.

Par Carole Declercq

C’est encore l’âge sombre de la femme. Et il n’est pas si lointain que cela. L’âge où, dans l’aristocratie et la haute-bourgeoisie, on la réduit à sa fonction procréatrice.

L’âge où on la sacrifie sur l’autel masculin de l’industrialisation et de la modernisation avant que l’Histoire et sa grande boucherie héroïque ne rattrapent les hommes et n’enclenchent le processus d’émancipation. L’âge où on lui assigne le rôle bien-pensant, délicat, suprêmement féminin de « faire la charité ».

Cela tombe bien ! Printemps 1897. Paris. Grand bazar de la Charité. Ces dames vont pouvoir y aller de tout leur cœur !

Chapitrées et patronnées, s’il vous plaît, par la sensible et généreuse Duchesse d’Alençon, leur icône, qui est aussi, accessoirement, la sœur de l’impératrice d’Autriche.

Autour d’elle, deux figures de femme émergent, dépeintes avec justesse et émotion par Gaëlle Nohant. Violaine, jeune veuve qui a eu l’insigne bonheur d’être aimée par son mari. Cela compte à cette époque d’avoir été caressée et possédée pour ce que l’on est, et non pour la satisfaction masculine ou le devoir lié à la convention sociale. Et Constance, ma préférée, belle comme une korê, à la fois farouche et délicate. Son fougueux fiancé, Lazlo, éperdument amoureux, lui a laissé entrevoir quelles seront les félicités de leur union et elle a eu le malheur de s’en ouvrir en confession auprès d’une terrible religieuse qui s’est approprié son âme et n’envisage pas une seule seconde de lâcher le corps qui l’enveloppe. La jouissance, quelle horreur!

Le destin de ces deux jeunes femmes se noue dans une catastrophe impensable, incroyable. L’incendie du Grand bazar. La fine fleur de la noblesse et de la bourgeoisie française, femmes, jeunes filles, enfants, y laisse la vie dans des conditions épouvantables. L’odeur de chair brûlée, vannée, cramée, plane sur Paris. A chacun de reconnaître sa chacune à partir de bouts de peau boursouflée, de poignées de cheveux et de dents…Les débuts de la médecine légale… Les pages de description de l’incendie sont superbes. On y sent le souffle du feu, la puissance des flammes. On entend les cris de désespoir et de douleur des victimes. Magistral.

Oui, elles seront sauvées, ces deux jeunes femmes courageuses. Au lieu de la pulsion de mort, Gaëlle Nohant choisit pour ses héroïnes l’instinct de vie. Constance devient pour Violaine l’objet d’une enquête obsédante, d’un sauvetage in extremis, d’un arrachage à la douleur des flammes mais aussi à l’hypocrisie sociale ambiante qui a enfermé la pauvre enfant dans une clinique où l’on s’applique méthodiquement, au nom de l’hystérie, à briser à coups de traitements horrifiques son désir pour le beau Lazlo. A la toute fin, un espoir, frêle, exquis, de renaissance.

La Part des flammes est donc avant tout la vision de ce que l’on veut bien accorder aux femmes à cette époque, la part des femmes, ce qu’on leur octroie et ce que ces deux-là, Violaine et Constance, ont décidé malgré tout d’arracher à la société pour leur bonheur personnel.

La Part des flammes, Gaëlle Nohant, éditions Héloïse d’Ormesson, mars 2015, 22 euros.

Sortie en Poche le 7 mars, ça tombe bien !

 

Aimée à la folie...

Le 8 mars 2016, 14:42 dans Humeurs 6

J’ai longtemps cru, il m’a longtemps fait croire, que je n’étais pas une femme battue.

Il m’aimait. Il m’aimait trop et mal mais à la folie, comme une déesse vivante. Et j’avais bien de la chance, je ne le méritais pas. Notre relation fusionnelle nous emportait dans les excès, il me l’a dit.

Il était bien trop sensible lui, l’homme aux poignets et aux traits fins, mon beau musicien, mon batteur, pour avoir envie de me faire du mal. Il n’avait pas envie, évidemment, il ne voulait pas mais avec mon comportement, c’était ma faute tout ça. Comment supporter cette manière que j’avais de les séduire…tous. Oui, tous ! Mes collègues, les vendeurs des magasins, les hommes dans la rue, et même ses potes, à lui. Comment me faire entrer dans le crâne que je ne pouvais pas être cette salope qui ne sortait de chez elle que dans l’objectif salace de se jeter sur le mâle ? Comment faire pour je comprenne enfin ? Par la force, bien sûr. C’est comme ça qu’on corrige les chiennes enragées.

Les amis se sont éloignés. Courageux, les amis. Faut dire, elles étaient insupportables ces scènes d’humiliation, rien n’obligeait à y assister. Et assister, justement, aider, foutre son poing dans la gueule à celui qui , à table, enfonce un doigt dans le nez de sa femme, lui tirant les cheveux en arrière en promettant de lui apprendre la droiture, non, on ne s’en mêle pas, on se tire vite de là.

Je suis restée seule avec lui, seule avec ma fille aux premières loges.

Seules. Toutes les deux toutes seules, avec la peur qui prend le ventre chaque soir.

J’ai vite compris qu’il ne fallait pas chercher à discuter, à me défendre ou à désamorcer ce qui se mettait en marche invariablement, dès que le mélange alcool et psychotropes commençait à produire son effet dévastateur. Rester dans un coin, essayer de mettre ma fille à l’écart, qu’elle aille dormir chez une copine, qu’elle reste dans sa chambre et attendre.

Attendre le lendemain. Ses regrets, sa peine, ses excuses, ses larmes et les miennes, ses bras qui redevenaient mon refuge, ses promesses.

Est-ce que j’avais déjà été aimée comme ça ? Non.

Est-ce que quelqu’un d’autre pourrait m’aimer comme ça ? Jamais. Il me l’a dit.

Alors, je prenais soin de lui, le seul homme capable de m’aimer, me persuadant qu’un jour il irait mieux. L’amour peut tout guérir.

J’ai découvert les bouffées délirantes et leur crescendo, la folie qui s’insinue dans vos jours et vos nuits, lentement, qui vous prend tout votre espace. Il n’y avait plus que lui. Lui et son malaise, lui et sa souffrance, lui et mon espoir ridicule de pouvoir de l’aider, encore, de le sortir de cet enfer, pour que le mien s’arrête enfin.

Et puis, il y a les jours de doutes. Il a raison, je ne suis pas une femme battue. D’ailleurs, je n’ai presque pas de marques. Quand il me tire de mon lit par les cheveux, en plein sommeil, ça ne laisse pas de traces visibles. Quand il m’humilie, quand il serre juste assez mais pas trop, pas de traces, quand il me terrorise et que j’entends ma fille hurler, pas de traces. On est trop fusionnels, c’est ça. On est dans la démesure. C’est un écorché vif, un jazz man, et j’ai la chance de vivre avec cet homme qui m’emmène dans son univers, dans sa musique. Il y a toujours un prix à payer, toujours.

J’ai perdu le sommeil. La nuit, tellement de choses peuvent arriver. J’attendais le matin et je partais travailler, épuisée. J’ai dû quelques fois inventer des petites histoires pour une lèvre fendue, un œil amoché, mais pas trop souvent. Personne n’y a rien vu au bureau. J’étais juste fatiguée, qu’on ne s’inquiète pas… ces foutues insomnies !

Le médecin m’a prescrit un hypnotique. Un hypnotique… voilà ce qu’il me fallait. Cinq ans d’hypnose médicamenteuse pour me plonger dans le coton et ne plus rien voir ni sentir. Tout pouvait arriver, je n’en gardais que de vagues souvenirs, parfois quelques traces. Les médicaments m’offraient mon voyage quotidien vers le néant. J’attendais maintenant le soir. Un peu de patience, la lumière s’éteindrait bientôt…

Ma fille, elle, n’était pas sous hypnose. Six ans de cette vie là.

 

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