J’ai longtemps cru, il m’a longtemps fait croire, que je n’étais pas une femme battue.

Il m’aimait. Il m’aimait trop et mal mais à la folie, comme une déesse vivante. Et j’avais bien de la chance, je ne le méritais pas. Notre relation fusionnelle nous emportait dans les excès, il me l’a dit.

Il était bien trop sensible lui, l’homme aux poignets et aux traits fins, mon beau musicien, mon batteur, pour avoir envie de me faire du mal. Il n’avait pas envie, évidemment, il ne voulait pas mais avec mon comportement, c’était ma faute tout ça. Comment supporter cette manière que j’avais de les séduire…tous. Oui, tous ! Mes collègues, les vendeurs des magasins, les hommes dans la rue, et même ses potes, à lui. Comment me faire entrer dans le crâne que je ne pouvais pas être cette salope qui ne sortait de chez elle que dans l’objectif salace de se jeter sur le mâle ? Comment faire pour je comprenne enfin ? Par la force, bien sûr. C’est comme ça qu’on corrige les chiennes enragées.

Les amis se sont éloignés. Courageux, les amis. Faut dire, elles étaient insupportables ces scènes d’humiliation, rien n’obligeait à y assister. Et assister, justement, aider, foutre son poing dans la gueule à celui qui , à table, enfonce un doigt dans le nez de sa femme, lui tirant les cheveux en arrière en promettant de lui apprendre la droiture, non, on ne s’en mêle pas, on se tire vite de là.

Je suis restée seule avec lui, seule avec ma fille aux premières loges.

Seules. Toutes les deux toutes seules, avec la peur qui prend le ventre chaque soir.

J’ai vite compris qu’il ne fallait pas chercher à discuter, à me défendre ou à désamorcer ce qui se mettait en marche invariablement, dès que le mélange alcool et psychotropes commençait à produire son effet dévastateur. Rester dans un coin, essayer de mettre ma fille à l’écart, qu’elle aille dormir chez une copine, qu’elle reste dans sa chambre et attendre.

Attendre le lendemain. Ses regrets, sa peine, ses excuses, ses larmes et les miennes, ses bras qui redevenaient mon refuge, ses promesses.

Est-ce que j’avais déjà été aimée comme ça ? Non.

Est-ce que quelqu’un d’autre pourrait m’aimer comme ça ? Jamais. Il me l’a dit.

Alors, je prenais soin de lui, le seul homme capable de m’aimer, me persuadant qu’un jour il irait mieux. L’amour peut tout guérir.

J’ai découvert les bouffées délirantes et leur crescendo, la folie qui s’insinue dans vos jours et vos nuits, lentement, qui vous prend tout votre espace. Il n’y avait plus que lui. Lui et son malaise, lui et sa souffrance, lui et mon espoir ridicule de pouvoir de l’aider, encore, de le sortir de cet enfer, pour que le mien s’arrête enfin.

Et puis, il y a les jours de doutes. Il a raison, je ne suis pas une femme battue. D’ailleurs, je n’ai presque pas de marques. Quand il me tire de mon lit par les cheveux, en plein sommeil, ça ne laisse pas de traces visibles. Quand il m’humilie, quand il serre juste assez mais pas trop, pas de traces, quand il me terrorise et que j’entends ma fille hurler, pas de traces. On est trop fusionnels, c’est ça. On est dans la démesure. C’est un écorché vif, un jazz man, et j’ai la chance de vivre avec cet homme qui m’emmène dans son univers, dans sa musique. Il y a toujours un prix à payer, toujours.

J’ai perdu le sommeil. La nuit, tellement de choses peuvent arriver. J’attendais le matin et je partais travailler, épuisée. J’ai dû quelques fois inventer des petites histoires pour une lèvre fendue, un œil amoché, mais pas trop souvent. Personne n’y a rien vu au bureau. J’étais juste fatiguée, qu’on ne s’inquiète pas… ces foutues insomnies !

Le médecin m’a prescrit un hypnotique. Un hypnotique… voilà ce qu’il me fallait. Cinq ans d’hypnose médicamenteuse pour me plonger dans le coton et ne plus rien voir ni sentir. Tout pouvait arriver, je n’en gardais que de vagues souvenirs, parfois quelques traces. Les médicaments m’offraient mon voyage quotidien vers le néant. J’attendais maintenant le soir. Un peu de patience, la lumière s’éteindrait bientôt…

Ma fille, elle, n’était pas sous hypnose. Six ans de cette vie là.