Part des flammes, part des femmes.

Par Carole Declercq

C’est encore l’âge sombre de la femme. Et il n’est pas si lointain que cela. L’âge où, dans l’aristocratie et la haute-bourgeoisie, on la réduit à sa fonction procréatrice.

L’âge où on la sacrifie sur l’autel masculin de l’industrialisation et de la modernisation avant que l’Histoire et sa grande boucherie héroïque ne rattrapent les hommes et n’enclenchent le processus d’émancipation. L’âge où on lui assigne le rôle bien-pensant, délicat, suprêmement féminin de « faire la charité ».

Cela tombe bien ! Printemps 1897. Paris. Grand bazar de la Charité. Ces dames vont pouvoir y aller de tout leur cœur !

Chapitrées et patronnées, s’il vous plaît, par la sensible et généreuse Duchesse d’Alençon, leur icône, qui est aussi, accessoirement, la sœur de l’impératrice d’Autriche.

Autour d’elle, deux figures de femme émergent, dépeintes avec justesse et émotion par Gaëlle Nohant. Violaine, jeune veuve qui a eu l’insigne bonheur d’être aimée par son mari. Cela compte à cette époque d’avoir été caressée et possédée pour ce que l’on est, et non pour la satisfaction masculine ou le devoir lié à la convention sociale. Et Constance, ma préférée, belle comme une korê, à la fois farouche et délicate. Son fougueux fiancé, Lazlo, éperdument amoureux, lui a laissé entrevoir quelles seront les félicités de leur union et elle a eu le malheur de s’en ouvrir en confession auprès d’une terrible religieuse qui s’est approprié son âme et n’envisage pas une seule seconde de lâcher le corps qui l’enveloppe. La jouissance, quelle horreur!

Le destin de ces deux jeunes femmes se noue dans une catastrophe impensable, incroyable. L’incendie du Grand bazar. La fine fleur de la noblesse et de la bourgeoisie française, femmes, jeunes filles, enfants, y laisse la vie dans des conditions épouvantables. L’odeur de chair brûlée, vannée, cramée, plane sur Paris. A chacun de reconnaître sa chacune à partir de bouts de peau boursouflée, de poignées de cheveux et de dents…Les débuts de la médecine légale… Les pages de description de l’incendie sont superbes. On y sent le souffle du feu, la puissance des flammes. On entend les cris de désespoir et de douleur des victimes. Magistral.

Oui, elles seront sauvées, ces deux jeunes femmes courageuses. Au lieu de la pulsion de mort, Gaëlle Nohant choisit pour ses héroïnes l’instinct de vie. Constance devient pour Violaine l’objet d’une enquête obsédante, d’un sauvetage in extremis, d’un arrachage à la douleur des flammes mais aussi à l’hypocrisie sociale ambiante qui a enfermé la pauvre enfant dans une clinique où l’on s’applique méthodiquement, au nom de l’hystérie, à briser à coups de traitements horrifiques son désir pour le beau Lazlo. A la toute fin, un espoir, frêle, exquis, de renaissance.

La Part des flammes est donc avant tout la vision de ce que l’on veut bien accorder aux femmes à cette époque, la part des femmes, ce qu’on leur octroie et ce que ces deux-là, Violaine et Constance, ont décidé malgré tout d’arracher à la société pour leur bonheur personnel.

La Part des flammes, Gaëlle Nohant, éditions Héloïse d’Ormesson, mars 2015, 22 euros.

Sortie en Poche le 7 mars, ça tombe bien !