Point final. The end. Joie. Jouissance, même.

Lui, l’écrivain, il vient d’achever sa première oeuvre, il est vraiment très content de son travail. D’ailleurs, il n’est pas le seul. Sa mère aussi est contente, elle est fière même, elle savait bien que ce petit avait du talent. Et toute sa famille est contente, et tous ses potes aussi.

Voici venu le temps béni de l’envoi de son magnifique texte aux éditeurs. Évidemment, il choisit les plus beaux, les plus prestigieux, les plus difficiles à séduire aussi, bien sûr, mais avec un manuscrit de cette trempe là, faut pas déconner, ils doivent pas en voir tous les jours.

Il se frotte les mains, l’écrivain. Il sait, il le sent, ça va bouger, et vite, peut-être même que ça va se bousculer. Il rêve déjà aux dédicaces, à la queue dense, frétillante de tous ces gens piétinant des plombes pour gagner le droit à une petite signature, à un sourire fatigué éventuellement, à une photo souvenir, sait-on jamais…

Il rêve longtemps, des mois. C’est normal, ces gens là savent se faire désirer, ils minaudent mais dans le fond, ils savent bien qu’ils ne peuvent pas passer à côté de ÇA. Alors, il ne doute pas, l’écrivain. Et quand le premier courrier de refus arrive, il lève les épaules et les traite de sales cons. ils savent pas ce qu’ils perdent. Et sa mère aussi lève les épaules, le prochain sera le bon.

Le prochain n’est pas le bon non plus. Et les refus s’entassent sur le coin de son bureau Conformama. L’écrivain se tasse, se ratatine, artiste incompris, maudit presque, ils se sont passés le mot ou quoi ?

Mais jamais il ne doute, jamais. C’est sa grande force ça, bien plus en colère qu’abattu, alors il se redresse, il reprend son clavier et il vomit ses cruelles mésaventures sur Facebook, il leur taille un costard sur mesure, tiens, à ces connards ! Il va leur en faire de la pub, il va rétablir la vérité.

Allez savoir, à la limite, tout ça c’est grosses magouilles et compagnieentre potes.

Allez savoir, si ça se trouve, ils l’ont même pas lu, son texte. D’ailleurs, ça se confirme, dans les comités de lecture de ces grosses usines à merde, ils ne lisent pas.

Ah ! Elle est belle l’édition !

Et l’écrivain, plutôt que d’admettre que peut-être il n’est pas écrivain, va s’enliser dans l’aigreur, il va cracher sa bile et barboter dans sa suffisance, soutenu comme toujours par ses fidèles lecteurs.

Petite métaphore pour illustrer l’acharnement du gros lourd sans talent excessif.

Un type, ni moche ni laid, sans trop de style, se pointe dans une boite de nuit très branchée. Il fonce direct sur le carré VIP et coincé derrière le cordon rouge de sécurité, il entreprend, sûr de son charme, de monter à l’assaut de la brochette de top models sirotant du Cristal. En un coup d’oeil, le bouffon est catalogué. Pas la peine de l’étudier de près, c’est un bouffon, comme beaucoup d’autres, comme la plupart des autres. Alors, elles ignorent, parfois elles se marrent, et finalement elles lui tournent le dos.

Le type a pris un magistral râteau. Mais c’était un soir de pas de chance. Ces filles-là étaient de pauvres cruches, incapables de voir ce qu’elles avaient sous le nez, incapables de mesurer cette différence, ce naturel et cette fraicheur qu’il leur apportait sur un plateau. Pas question de changer un iota à ce qui fait son essence, sa quintessence.

L’écrivain rentre seul en shootant dans les gravillons. Dans sa tête, sous la lumière blafarde des réverbères, de très belles pensées cruelles et désabusées se bousculent. Il doit les écrire, elles sont magnifiques.

Et demain, il retournera dans le carré VIP.